La rémunération au temps de l’inflation


VOL. 17 Nº 2 – Juin 2022


L’inflation

L’inflation est, depuis peu, de toutes les conversations sur les grands enjeux économiques. Pour cause : son principal indicateur, la hausse mensuelle de l’Indice des Prix à la Consommation (« IPC »)[i] pour le Canada et le Québec a atteint, depuis plusieurs mois, des niveaux qui n’avaient jamais été observés depuis l’adoption, en 1991, de la politique monétaire de la Banque du Canada. Son élément central[ii] : la maîtrise de l’inflation à 2 %, soit le point médian d’une fourchette de 1 % et 3 %. Qui plus est, cette tendance à la hausse ne semble pas, pour l’instant, vouloir s’estomper. En effet, la hausse de l’IPC pour le mois d’avril 2022 par rapport au mois d’avril 2021 s’élève à 6,8 % pour le Canada et le Québec.

Ces niveaux alarmants d’inflation peuvent s’expliquer par la combinaison d’une multitude de facteurs, notamment les mesures de stimulation économique introduites par les gouvernements au cours des dernières années (y compris les baisses des taux directeurs), la guerre en Ukraine, les difficultés d’approvisionnement, etc. Toutefois, il est clair, lorsqu’on observe les données, que l’arrivée de la pandémie de COVID-19, en mars 2020, coïncide avec la perturbation du rythme normal de l’inflation. Voici un tableau présentant la hausse mensuelle de l’IPC par rapport à l’année précédente pour le Québec et le Canada depuis janvier 2018 :

L’étude de ce tableau montre que bien qu’une baisse temporaire de l’IPC ait d’abord été observée au début de la pandémie, celle-ci a, depuis, laissé place à une tendance haussière fulgurante.

En observant un historique plus lointain des moyennes annuelles des hausses mensuelles dans le tableau suivant, on constate que malgré une certaine volatilité dans l’évolution de l’IPC depuis la crise financière de 2008, les hausses observées en 2021 (3,4 % pour le Canada et 3,8 % pour le Québec) représentent un sommet. Toutefois, on constate aussi que ces niveaux sont tous largement inférieurs aux hausses enregistrées au cours des premiers mois de l’année 2022, qui oscillent entre 5,1 % et 6,7 %, bien au-delà du maximum de la fourchette cible (3 %).

Il est à noter, tel qu’indiqué par Statistique Canda qui produit et publie les données relatives à l’IPC, que ce dernier reflète « le coût d’un panier fixe de biens et services achetés par les consommateurs »[iii]. Ce panier étant fixe, l’IPC ne capte pas parfaitement l’évolution du coût de la vie pour un consommateur donné, qui peut notamment effectuer des substitutions dans sa consommation personnelle pour amoindrir les effets de l’inflation.

Toutefois, le pouvoir d’achat (quantité de biens et services qu’un montant d’argent donné permet d’acheter) diminue avec l’inflation, et le rythme récent de détérioration de celui-ci explique l’intérêt général que l’inflation suscite.

Les progressions salariales

Lorsqu’il est question de l’évolution du pouvoir d’achat, il est intéressant d’ajouter un peu de perspective en observant parallèlement l’évolution de la rémunération. Voici donc comment se compare l’évolution de la rémunération hebdomadaire moyenne par rapport à l’inflation annuelle pour l’horizon de 20 ans étudié précédemment : [iv]

La pandémie a visiblement causé un choc relativement à la statistique de rémunération hebdomadaire moyenne en 2020, ce qui peut s’expliquer entre autres par le chômage, par les divers programmes sociaux introduits, ainsi que toutes les conséquences sur les données sous-jacentes à cette statistique. Toutefois, bien que 2021 représente une des rares exceptions, il est évident qu’au cours des dernières années, la croissance de la rémunération a été, en général, plus importante que l’inflation. En effet, au Québec, la progression annualisée de la rémunération hebdomadaire moyenne, pour la période de 2001 à 2021, est de 2,70 %, contre une inflation de 1,70 % pour la même période.

Cependant, les données observées en 2021 et pour les premiers mois de 2022 continuent de susciter inquiétudes et interrogations et ces récentes tendances pourraient notamment faire renaître un appétit, dans le cadre de négociations de conditions de travail, pour des clauses protégeant à différents degrés contre l’inflation, en délaissant les niveaux fixes desquels il était facile de se contenter depuis plusieurs années.

Évidemment, il est question ici de tendances globales et les expériences propres à chaque groupe peuvent différer substantiellement de ces observations. Les réalités observées notamment au niveau de l’évolution salariale ont varié grandement entre les différents postes et secteurs. Il est donc important d’analyser la rémunération et les conditions de travail spécifiques au groupe concerné lors de la prise de décisions.

Autres tendances récentes

Les tableaux suivants présentent l’évolution de la semaine normale de travail (prévue aux conditions de travail)[v] des employés payés à salaire fixe (ex. : taux de salaire annuel) et l’évolution du nombre d’heures hebdomadaires moyennes incluant le temps supplémentaire des salariés rémunérés à l’heure :

Il est clair que la semaine normale de travail prévue aux conditions de travail des employés à salaire fixe n’a évidemment pas été affectée de façon matérielle par la pandémie. Cependant, on remarque que les heures travaillées pour les employés rémunérés à l’heure ont bondi et se maintiennent à un niveau supérieur, depuis mars 2020, à ce qui était observé précédemment. Les cadres sont généralement à salaire fixe, contrairement au personnel syndiqué. Or, deux observations importantes s’imposent :

  1. La semaine normale de travail des cadres n’est généralement que peu ou pas représentative du nombre d’heures réellement travaillées, contrairement au personnel rémunéré à l’heure, pour qui on présente ci-haut les heures réellement travaillées;
  2. Le temps supplémentaire au-delà de la semaine normale de travail n’est généralement pas rémunéré pour les cadres, contrairement au personnel syndiqué.

Ainsi, il est probable que les heures réellement travaillées pour les cadres sont en fait aussi à la hausse, comme pour le personnel syndiqué. L’augmentation du nombre d’heures travaillées sans revalorisation correspondante de la rémunération pour les cadres, une tendance déjà bien présente avant la pandémie, a été exacerbée par celle-ci depuis 2020.

Au final, lorsqu’on analyse la rémunération globale d’un groupe (afin d’analyser les problèmes d’attraction et de rétention, en vue de négociations, etc.), il demeure important de considérer toutes les dispositions prévues au recueil des conditions de travail et tous les facteurs susceptibles d’avoir un impact sur la valeur nette, pour l’employé, des heures de travail accomplies. Ceci permettra de quantifier les observations ressenties sur le terrain et de prendre des décisions éclairées, avec une meilleure compréhension des impacts de celles-ci au-delà des seules questions salariales.

 

Guillaume Pérusse
Conseiller Principal

 

[i] Les données sur l’IPC sont tirées du Tableau 18-10-0004-01 : Indice des prix à la consommation mensuel, non désaisonnalisé de Statistique Canada.

[ii] https://www.banqueducanada.ca/grandes-fonctions/politique-monetaire/

[iii] https://www23.statcan.gc.ca/imdb/p2SV_f.pl?Function=getSurvey&SDDS=2301

[iv] Les données sur la rémunération horaire sont tirées du Tableau 14-10-0222-01 : Emploi, rémunération horaire et hebdomadaire moyenne (incluant le temps supplémentaire) et heures hebdomadaires moyennes pour l’ensemble des industries excluant les entreprises non classifiées, données mensuelles désaisonnalisées de Statistique Canada.

[v] Les données sur les heures travaillées sont tirées du Tableau 14-10-0222-01 : Emploi, rémunération horaire et hebdomadaire moyenne (incluant le temps supplémentaire) et heures hebdomadaires moyennes pour l’ensemble des industries excluant les entreprises non classifiées, données mensuelles désaisonnalisées de Statistique Canada.